La culture, un luxe à portée de tous ?

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Le Professeur Jacques-Pierre Gougeon est Conseiller culturel et Directeur de l’Institut Français d’Autriche depuis septembre 2017. Dans une interview exclusive pour la CCFA, il nous parle des enjeux de la France pour rester un grand acteur majeur de la culture et nous prouve que la culture est bien un luxe à la portée de tous.

CCFA : Peut-on chiffrer la part du rayonnement culturel français dans le PIB français et si oui, dans quels secteurs en particulier ?
Jacques-Pierre Gougeon : La culture occupe une place importante dans l’économie française, représentant 2,2 % de son PIB, avec des branches particulièrement en expansion, comme l’édition de la musique enregistrée ou les arts visuels parmi lesquels le design se distingue. Ceci étant, trois secteurs sont des piliers du poids économique de la culture : l’audiovisuel, qui comporte le cinéma, la radio, la télévision et les jeux vidéo, le spectacle vivant, le livre et la presse. De même, les entreprises culturelles représentent 5 % de l’ensemble des entreprises du secteur marchand et 623.000 personnes y travaillent. Ces chiffres permettent de distinguer des lignes de force très nettes que l’on retrouve aussi à l’exportation, avec une place particulière pour le livre et l’audiovisuel. Ces chiffres montrent que la culture a toujours occupé une place non seulement dans l’économie mais aussi dans l’identité française. Il suffit de regarder les chiffres de fréquentation des grands musées pour mesurer cette dimension : 8 millions de visiteurs par an pour le Musée du Louvre, 3 millions pour le Musée d’Orsay et 1,5 millions pour le Grand Palais. Il est évident que la fréquentation touristique en France doit beaucoup au développement culturel. Les nombreux festivals, par exemple le festival d’Avignon, le festival d’Aix-en-Provence ou le festival de Marciac, sont des éléments structurants, à la fois de l’économie et de l’identité culturelles, tout comme les festivals de la Chaise Dieu ou de la Roque d’Anthéron et bien d‘autres. Le territoire se couvre ainsi de multiples festivals qui dénotent une vraie appétence pour une offre culturelle diversifiée. Songeons au développement rapide du festival de la bande dessinée à Angoulême, devenu dans le domaine une véritable référence internationale.

CCFA : De plus en plus d’entreprises et de centres commerciaux coopèrent avec des musées et des artistes afin d’intégrer l’art dans leurs locaux. Que pensez-vous de cette nouvelle tendance ?
JPG : J’y suis très favorable, quand le cadre est approprié, car cela permet de rapprocher l’art du citoyen dans des lieux qu’il fréquente régulièrement, l’entreprise, le centre commercial ou le moyen de transport. Je me souviens d’avoir visité en Alsace le Musée Würth – du même nom que l’entreprise – qui se situe juste à côté de celle-ci, pour permettre à tous les employés et salariés de fréquenter le musée pendant leurs moments de pause ou à la sortie de leur travail, avec des exposi-tions itinérantes de grande qualité, également fréquentées par un public extérieur. C’est une manière de démocratiser la culture et de la rapprocher de ceux à laquelle elle est destinée. Cette problématique pose d’ailleurs de manière plus générale la question des relations entre les entreprises et la culture. De nos jours, pratiquement plus aucune grande exposition ne peut se tenir sans mécénat ou sponsoring. En France, le mécénat s’est beaucoup développé depuis le début des années 2000, notamment grâce à la loi de 2003 sur le mécénat et les fondations. Moins de 2.000 en 2002, les entreprises mécènes sont aujourd’hui plus de 20.000. L’essor des fondations, en particulier les fondations d’entreprises, reflètent une volonté croissante d’action dans la durée.

CCFA : Quels sont les enjeux de la France pour rester une puissance culturelle mondiale de premier plan ?
JPG : Dans une étude de l’Institut Portland de 2017, la France est classée première dans la catégorie du « soft power » au monde, notamment grâce à son influence culturelle et sociétale puisque dans les critères retenus, la culture et l’éducation sont parmi les plus importants, auxquels s’ajoutent le numérique et la gouvernance. L’année précédente, la France n’était qu’en cinquième position ce qui montre bien que cette dimension de la diplomatie est en pleine expansion. Cela comporte entre autres l’influence des universités, le rayonnement de la culture, le développement de la langue, le rôle des normes françaises en matière culturelle. La France est toujours associée à l’idée de « nation culturelle », non seulement du fait de son patrimoine mais aussi par la qualité de ses industries culturelles. Le meilleur exemple en est l’importance d’un ministère de la culture autonome. Ce ministère est doté d’un budget de 3,6 milliards d’euros. Si l’on ajoute les 9 milliards de dépenses culturelles des collectivités locales, de plus en plus en pointe dans ce domaine, nous arrivons à des sommes importantes. Le réseau culturel français à l’étranger est également dense, avec dans le monde, 154 services de coopération et d’action culturelle, 98 instituts français auxquels s’ajoutent 360 alliances françaises conventionnées, sans oublier les 492 établissements scolaires à programme français. L’accueil des étudiants étrangers en France est également une priorité : la France est régulièrement le quatrième pays d’accueil. A partir de ces données, des enjeux essentiels se dégagent pour l’avenir : développer l’apprentissage du français ; renforcer la présence de nos industries culturelles sur les marchés extérieurs ; accentuer notre présence dans l’internationalisation de l’enseignement supérieur ; mettre en avant l’état de notre réflexion sur des sujets centraux et transversaux, comme le climat, l’éducation, l’innovation, l’avenir de l’Europe. Bref, avoir notre part dans le débat d’idées.

CCFA : Une question philosophique pour notre édition consacrée au luxe : la culture est-elle un luxe ?
JPG : Le luxe peut se définir de différentes façons : le luxe comme beauté et le luxe comme richesse. Il paraît évident qu’il existe un lien entre la culture et la beauté. Mais pour apprécier la beauté, il peut être utile de disposer de certaines références culturelles, non pas pour avoir des idées préétablies, mais pour cerner ce qu’ont pu être les notions de culture et de beauté à travers le temps. C’est d’ailleurs dans ce sens qu’a été conçue l’éducation artistique. L’éducation culturelle, de manière générale, commence dès le plus jeune âge : apprécier une peinture, découvrir un poème, s’approprier un morceau de musique… La culture doit être accessible à tous, indépendamment du niveau de revenu et de l’origine de chacun. C’est dans cet esprit que le « pass culture » a été introduit enFrance.

CCFA : En tant que Conseiller culturel et Directeur de l‘Institut français d‘Autriche, quels sont les axes de travail pour la promotion de la culture française en Autriche ?
JPG : Dans l’action culturelle que nous conduisons, plusieurs grands axes se dégagent : l’apprentissage de la langue française – avec son corollaire le développement des cours à l’Institut français pour lesquels nous avons une offre diversifiée du très jeune public au public adulte, avec également des cours de spécialité – la promotion de la littérature contemporaine, la présentation du film français à l’occasion du festival du film francophone et de la Viennale, le débat d’idées sur des sujets où il existe une forte présence intellectuelle de la France comme le climat, l’Europe ou le rapport à l’histoire. Il s’agit, à partir de ces grandes lignes, de renforcer l’attractivité culturelle et linguistique de la France en Autriche, en trouvant un juste équilibre entre une présence indispensable et souhaitée à Vienne et une action également lisible dans les Länder où l’attente est forte. Le nouvel espace dans lequel est installé l’Institut français d’Autriche, Praterstraße 38, avec une médiathèque de 150 m² – où se trouve une bibliothèque de 12.000 ouvrages, de 2.300 DVD et 300 abonnements de presse –, neuf salles de cours entièrement neuves et des bureaux rénovés est en adéquation avec cette stratégie culturelle. Dans un pays qui se définit lui-même comme « Kulturnation », avec de grandes institutions culturelles et de prestigieux festivals de renommée internationale, il nous faut à la fois nous appuyer sur le patrimoine culturel français existant dont la richesse est reconnue et valoriser la création moderne. C’est particulièrement sensible dans le domaine musical. Par exemple une Nuit Debussy s’est déroulée à l’initiative de l’Institut français au Musée Belvédère en avril dernier avec 450 spectateurs et quelques mois plus tard, nous avons accueilli dans nos locaux le salon des professionnels de la musique moderne qui ont pu présenter les jeunes talents de la musique française, manifestation accompagnée de concerts. Les deux maillons de la chaîne culturelle étaient réunis ce qui est notre objectif. A chaque fois, nous souhaitons rassembler un public le plus large possible et assurer des manifestations de qualité. Nous l’avons fait en recevant successivement le Prix Goncourt 2017, Eric Vuillard, pour son ouvragem « L’ordre du jour » et nous accueillons le Prix Renaudot 2017, Olivier Guez, pour son livre « La disparition de Josef Mengele ». Quant à l’année 2019, je peux déjà indiquer que nous travaillons sur deux grands axes : la littérature et l’Europe et le roman policier français, et nous projetons également de mettre l’accent sur la photo, la gastronomie, le « street art ». Sur beaucoup de manifestations culturelles, nous sommes en lien étroit avec des partenaires autrichiens, comme le montre par exemple la présence de l’Institut français au Salon du livre de Vienne, Buch Wien.

Rédaction & Contact :

Professeur Jacques-Pierre Gougeon
Conseiller culturel et Directeur de l‘Institut
français d‘Autriche ; Univ.-Prof. Dr. Jacques-
Pierre Gougeon, Kulturrat und Direktor des
Französischen Kulturinstituts in Österreich
T: +43 1 90 90 8990
jacques-pierre.gougeon@diplomatie.gouv.fr
www.institut-francais.at

*Article paru dans l‘édition de décembre 2018 du Caléidoscope.

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